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La chronique de Mardi: 94 % de plaintes pour viol classées sans suite en France : L’effroyable constat d’une justice exsangue

  • La chronique de Mardi: 94 % de plaintes pour viol classées sans suite en France : L’effroyable constat d’une justice exsangue

Par Rim Ouerghi

 

Lyhanna avait 11 ans. La France entière le sait aujourd’hui. Ce qu’elle savait déjà, et refusait de regarder en face, c’est que ce prénom n’aurait jamais dû devenir un symbole.

Il y a des moments où une société doit se regarder sans fard. Pas dans les discours officiels ni dans les communiqués de presse  dans les yeux des gens qui descendent dans la rue un lundi soir, après le travail, avec leurs enfants dans les bras, parce qu’ils ne supportent plus de faire semblant que tout va bien. C’est ce qui s’est passé hier, partout en France. Des milliers de personnes debout devant les palais de justice. Pas pour commémorer. Pour dire : ça suffit.

Car la vérité tient en un chiffre qui écrase tout le reste, une réalité froide qui est venue murer les parvis des tribunaux : en France, 94 % des plaintes pour viol sont classées sans suite.

Une justice qui classe 94 % des plaintes pour viol sans suite n’est plus une justice. C’est une organisation du silence.

Ce chiffre signifie que sur dix femmes ou enfants qui ont eu le courage immense de pousser la porte d’un commissariat, neuf sont renvoyés chez eux les mains vides. Neuf se retrouvent seuls avec leur histoire, leur douleur, et la confirmation institutionnelle que l’État ne les croit pas ou pire, qu’il s’en moque.

Face à cela, le rapport officiel publié ces derniers jours s’empêtre dans la sémantique de l’esquive, parlant de « défaillances individuelles ».
Des courriers perdus entre Toulouse et Auch, des services débordés, des antécédents criminels mal transmis. Je refuse ce vocabulaire. Ce qui s’est passé dans le Gers n’est pas un accident administratif. C’est le résultat prévisible, mécanique, d’un système qui a décidé, budget après budget, réforme après réforme, que les violences faites aux enfants n’étaient pas une priorité absolue. Les arbitrages budgétaires et les décisions politiques ont des conséquences sur des vies réelles, dans des maisons réelles, sur des corps d’enfants réels.

Aujourd’hui, sous la pression de cette colère légitime, une loi intégrale est enfin en route. Les collectifs féministes se battent depuis des années pour ce texte, et la rue a fini par forcer l’agenda de l’exécutif. Les députés l’examineront en octobre.

Mais soyons lucides : une loi sans moyens n’est qu’une promesse écrite sur du papier. La vraie question qui se pose à nous en ce 30 juin n’est pas juridique. Elle est morale. Dans quelle société voulons-nous vivre ? Une société qui traite la destruction de l’enfance comme un flux de dossiers parmi d’autres, ou une société qui décide que protéger les plus vulnérables est son obligation première, absolue, avant toute autre considération ?

En observant ce séisme depuis Tunis, le miroir nous renvoie à nos propres batailles. La Tunisie a su faire des pas de géant, gravant dans le marbre des avancées audacieuses contre toutes les formes de violences à l’égard des femmes. C’est un parcours immense, un combat de longue haleine mené par des générations de militant(e)s, et qui fait notre fierté légitime, à nous, Tunisiennes et Tunisiens.

Pourtant, un drame comme celui de la petite Lyhanna doit agir comme un avertissement universel : l’arsenal législatif n’est jamais un point final. La loi existe, oui, mais le combat pour sanctuariser nos vies et nos droits est un labeur de chaque seconde. Rien n’est définitivement acquis. Protéger nos acquis, c’est s’engager dans un travail quotidien pour faire évoluer les mentalités en profondeur, pour que l’esprit de la loi pénètre chaque foyer, chaque école, chaque rue. C’est à ce prix seul que nous pourrons protéger nos filles et offrir un horizon respirable aux générations qui viennent.

 

Le nom de Lyhanna restera. Il s’ajoutera à une liste que nous n’aurions jamais dû constituer. Mais ce qu’il peut encore changer, c’est nous — notre façon de voter, d’élire, d’exiger et de refuser, enfin, le confort de l’indignation passagère. Une enfant ne devrait jamais avoir à payer le prix de notre inaction collective.

Rim Ouerghi

Femmes Maghrebines

 

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