Alors 3allouch ou pas 3allouch
- société
Conversation avec Donia Oueslati ·
Pour Femmes Maghrébines · 08.05.2026
Il y a des conversations qui restent longtemps après qu’elles se terminent.
Pas forcément parce qu’elles sont spectaculaires. Mais parce qu’elles touchent quelque chose de profondément vrai.
Pour ce premier numéro de »Revenir à l’essentiel », j’avais envie de parler du corps des femmes.
Du silence aussi.
Du plaisir.
De la douleur parfois.
De tout ce qu’on traverse sans toujours trouver les mots pour le dire.
Et pour ouvrir cette série, il me fallait une femme capable de parler sans détour.
« Derrière chaque consultation, il y a une histoire de femme »
Avant d’être sexologue, Donia Oueslati est gynécologue, médecin, maman et femme aussi.
Mais très vite, pendant notre échange, on quitte les titres et les fonctions.
On parle plutôt de ce moment où une femme se demande ce qu’elle peut apporter au monde sans se perdre elle-même au passage.
« À un moment, on n’est plus uniquement médecin. On porte plusieurs rôles à la fois. Mais derrière tous ces rôles, il y a surtout une personne qui cherche ce qu’elle peut transmettre de vrai. »
C’est cette réflexion-là qui l’a menée vers la sexologie… Donia rajoute « Je ne sais plus depuis quand exactement je suis sexologue, je pense l’avoir toujours été… »
Parce que dans son cabinet, il n’y a jamais seulement des symptômes, il y a des femmes qui arrivent avec des douleurs qu’elles ne savent même plus expliquer.
Des silences installés depuis longtemps.
Des choses tues tellement longtemps qu’elles finissent presque par sembler normales.
« Très souvent, la vraie douleur n’est même pas celle qu’on exprime. »
« J’en veux à la femme qui ne s’écoute pas »
À un moment, Donia exprime une certaine « colère » pas une colère brutale… plutôt une colère lucide et qui pousse à agir : « C’est une colère qui ne me bloque pas. Au contraire, elle me pousse à avancer et à faire bouger les choses. »
Puis elle dit cette phrase :
« J’en veux à la femme qui ne s’écoute pas. Qui attend toujours le bon moment pour penser à elle. Qui considère encore son plaisir comme un luxe. »
Et cette phrase-là m’est restée.
Parce qu’on apprend très tôt aux femmes à être solides, disponibles, à tenir pour tout le monde mais rarement à être présentes à elles-mêmes.
On leur apprend à gérer…pas forcément à ressentir.
« Le silence autour du corps de la femme commence très tôt »
Je lui demande pourquoi il est encore si difficile de parler du corps féminin, de la sexualité et même du plaisir. Elle répond presque immédiatement : « Parce qu’on nous apprend le silence dès l’enfance. »
Quand une petite fille a ses menstruations, tout devient discret. Il faut cacher…ne pas montrer aux hommes de son entourage même pas à son papa…« Le corps de la femme est encore quelque chose qu’on demande de garder dans l’obscurité, dans le silence… »
« Les femmes viennent souvent consulter parce qu’elles ont mal »
Depuis son diplôme en sexologie obtenu en 2023, Donia Oueslati reçoit des femmes qui arrivent rarement avec les vrais mots.
Elles parlent de fatigue, de tensions, de douleurs « surtout »
Mais derrière, il y a souvent autre chose.
Des années de silence.
De la honte…des humiliations probablement…
Des partenaires violents dans les mots et/ou centrés sur leurs propres plaisirs…
Une absence , des fois, totale d’écoute.
« Les femmes qui viennent me voir sont souvent des femmes qui sont dans la douleur… »
Et ce qui frappe surtout, c’est à quel point beaucoup d’entre elles n’ont jamais appris que leur plaisir avait de la valeur. Comme si leurs plaisirs.. leurs corps..devaient toujours passer après le reste.
« Une femme qui réclame son plaisir est une femme consciente »
Je lui pose alors une question un peu directe.
Est-ce qu’une femme qui revendique son plaisir cherche à ressembler à l’homme ?
Sa réponse est immédiate.
« Non. Il ne s’agit pas de comparaison. Il s’agit simplement de récupérer quelque chose qu’on a longtemps refusé aux femmes. »
Puis elle ajoute : « Une femme qui réclame son plaisir est une femme qui a compris que son corps lui appartient. »
Et peut-être que tout commence là, finalement.
Dans cette idée simple, mais encore profondément inconfortable pour beaucoup :
une femme a le droit d’habiter pleinement son propre corps.« Nous avons perdu la capacité de nous écouter »
Je lui demande ce qu’on a perdu aujourd’hui dans notre manière d’aimer.
Elle réfléchit à peine et répond : « On ne s’écoute plus. Ni soi-même, ni l’autre. »
On remplit les journées…On fonctionne.
Mais on n’écoute plus vraiment ce que le corps, le cœur ou même le silence essaient de dire.
« Arrêter de courir pour enfin se retrouver »
A la fin, je pose une dernière question à Donia Oueslati.
Si Revenir à l’essentiel devait être un message adressé aux femmes qui nous lisent aujourd’hui… que leur dirait-elle ?
Elle prend un instant puis répond avec beaucoup de douceur.
« J’espère déjà qu’elles prendront vraiment le temps de lire. De s’écouter aussi. »
Elle insiste sur quelque chose de simple, presque évident, et pourtant tellement difficile aujourd’hui : « Les femmes sont déjà très belles comme elles sont…Il faut arrêter de vouloir ressembler à ce qu’on nous impose. Rester naturelles. Spontanées. »
Et surtout, apprendre à se regarder autrement.
Pas avec des yeux fatigués par les blessures, les complexes ou les violences accumulées au fil des années.
Il faut apprendre à se voir à sa juste valeur… peut-être avec les yeux beaux et innocents des enfants… » Puis sa voix devient plus grave lorsqu’elle parle de toutes ces femmes qui vivent leur douleur en silence.
Celles qui n’ont pas pu avoir d’enfant.
Celles dont le corps ne reflète plus l’image qu’elles voudraient voir.
Celles qui vivent avec des kilos en trop, d’un cancer, une endométriose ou une maladie qui transforme leur rapport à elles-mêmes.
« Beaucoup de femmes souffrent simplement parce qu’elles ne parlent pas. Parce qu’elles ne sont pas écoutées non plus. »
Et derrière ces souffrances visibles ou invisibles, il y a aussi une autre réalité dont on parle encore trop peu : le droit au plaisir, au désir, à l’épanouissement.
« Explorez les vertus du corps de la femme. N’inhibez pas les filles dès leur plus jeune âge. »
Cette phrase résonne longtemps.
Parce qu’au fond, tout ce qu’elle raconte depuis le début revient peut-être à cela : se reconnecter à soi-même, comprendre qu’on mérite sa place, que notre parcours n’annule jamais notre valeur et qu’on ne peut pas passer sa vie entière à vivre uniquement pour les autres. « Il ne faut pas vivre pour les autres. Il faut vivre pour soi… et ensuite vers les autres, avec les autres. » Puis elle conclut presque dans un souffle : « C’était un plaisir de parler de cette thématique. Parce qu’elle mérite enfin d’être au premier plan. »
« Si je ne suis pas pour moi, qui le sera ? »
Avant de clôturer la rencontre, je demande à Donia d’ouvrir un livre « La vie est belle » à une page choisie au hasard.
Elle tombe sur cette phrase :
« Si je ne suis pas pour moi, qui le sera ? »
Et honnêtement, je n’aurais pas pu imaginer meilleure manière de terminer cette première édition de Revenir à l’essentiel.
Parce qu’au fond, cette conversation ne parlait pas uniquement de sexualité.
Elle parlait surtout : d’écoute, de dignité, de transmission, de femmes qui apprennent enfin à se choisir sans culpabiliser.
Et peut-être que revenir à l’essentiel commence exactement là.Sonia Salah Kadri
Manager & Coach · Graine de journaliste.
J’entame ce parcours d’interviews de femmes impactantes un certain 08 mai.
Une date symbolique pour moi : celle qui aurait marqué le 75e anniversaire de mon père, grand journaliste.
Je crois aujourd’hui porter cette graine de journalisme grâce à lui.
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