Le pouvoir discret des compétences
- société
Par la Rédaction
La Tunisie n’a jamais manqué de diagnostics. Depuis l’adoption de la loi historique n°58 de 2017, les rapports institutionnels, les études sociologiques et les bilans chiffrés se succèdent pour documenter un fléau qui refuse de reculer. Rien que pour l’année écoulée, la ligne verte 1899 enregistrait plus de 4 400 signalements de violences à l’égard des femmes. Face à cette réalité persistante, le temps des constats théoriques doit céder la place à une efficacité de terrain. C’est tout le sens du virage amorcé ce début juillet 2026 avec le déploiement de l’initiative Sila, un projet d’envergure qui ambitionne de traduire les données scientifiques en véritables boucliers opérationnels.
Co-financé par l’Union européenne en Tunisie et l’Agence espagnole de coopération internationale et de développement (AECID), et mis en œuvre conjointement avec l’agence belge Enabel, le projet Sila ne se contente pas d’ajouter une énième étude aux archives de l’État. Son objectif est d’articuler des plans d’action concrets et localisés. Il s’agit d’ajuster les mécanismes de prévention et de prise en charge là où la violence frappe le plus durement, en s’appuyant sur une fine compréhension de ses racines géographiques et sociales.
Sortir des laboratoires pour investir le terrain
Pendant trop longtemps, la lutte contre la violence de genre a souffert d’un cloisonnement flagrant : d’un côté, des chercheurs qui produisent des données indispensables ; de l’autre, des travailleurs sociaux, des forces de l’ordre et du personnel médical surmenés, manquant parfois de clés concrètes pour appliquer l’arsenal législatif. Le projet Sila veut briser ces silos. L’idée maîtresse est de concevoir des réponses de terrain calibrées d’après les réalités économiques et régionales, particulièrement dans les zones intérieures du pays où l’accès aux structures de protection reste un parcours du combattant.
Cette transition vers l’action directe pose une exigence majeure : celle de l’intersectorialité. Pour qu’un signalement ne reste pas lettre morte, la justice, la santé, la société civile et l’éducation doivent avancer au même rythme, guidés par des protocoles opérationnels harmonisés.
Un impératif pour la cohésion nationale
Au-delà de la réponse judiciaire, cette mobilisation touche au cœur même du modèle social tunisien. La violence à l’égard des femmes, qu’elle soit domestique, publique ou de plus en plus numérique, représente un coût humain et économique exorbitant pour le pays. En privant des milliers de citoyennes de leur sécurité et de leur autonomie, elle bride l’élan de développement dont la Tunisie a urgemment besoin.
Avec l’amorce du projet Sila, la promesse de la loi 58 de 2017 trouve un nouveau souffle. Mais le succès de cette transition de la recherche vers l’action ne dépendra pas uniquement de l’appui — précieux — des partenaires européens, espagnols et belges. Il reposera sur une volonté politique continue d’institutionnaliser ces dispositifs de terrain et de garantir leur pérennité. Les femmes tunisiennes n’ont plus besoin qu’on décrive leur détresse ; elles exigent que les structures de l’État et de la société s’organisent pour y mettre fin.
.