Chronique d’un peuple pas heureux Un peu plus d’amour que d’ordinaire Et si on parlait BNB ?
- société
Il existe un indicateur que la Banque centrale ne publie jamais. Il tient dans un tube de douze centimètres, coûte moins qu’un plein d’essence, et raconte l’état d’un pays mieux qu’aucun rapport trimestriel.
Par RIM OUERGHI
La science économique a toujours eu une relation gênée avec ses propres marges. À côté des courbes officielles — PIB, inflation, taux directeurs — prospère depuis un siècle une famille d’indicateurs que les revues savantes ont longtemps regardés de haut, avant de devoir les prendre au sérieux. En 1926, l’économiste américain George Taylor formule la « théorie de l’ourlet » : selon lui, la longueur des jupes suivrait, à l’inverse, la santé des marchés — plus l’économie grimpe, plus l’ourlet remonte. Quatre-vingts ans plus tard, Alan Greenspan, alors président de la Réserve fédérale américaine, popularise à son tour l’indice des sous-vêtements masculins : quand les hommes reportent l’achat d’un produit aussi anodin, c’est que le ménage a déjà commencé, en silence, à couper dans l’essentiel. Ces théories ont un point commun rarement souligné : elles cherchent, dans le comportement d’achat le plus intime, le sismographe que les statistiques officielles ne savent pas lire.
C’est dans cette lignée qu’il faut situer l’indicateur le plus célèbre — et le plus tenace — de cette discipline mineure : l’indice du rouge à lèvres.
En 2001, alors que les tours jumelles venaient de s’effondrer et que l’économie américaine plongeait, Leonard Lauder, président d’Estée Lauder, remarque une anomalie sur ses courbes de vente. Tout recule — le prêt-à-porter, la joaillerie, les voyages — sauf une chose : le rouge à lèvres. Les ventes grimpent. Il baptise le phénomène « l’indice du rouge à lèvres » et, pour étayer son hypothèse, remonte jusqu’aux données de vente de la Grande Dépression de 1929, où le même schéma s’observait déjà. Le principe : quand tout va mal, les femmes renoncent au manteau neuf, mais pas au petit luxe qui coûte trois fois rien et qui, sur un visage fatigué, change tout. La théorie n’est pas infaillible — les crises de 2008 puis la pandémie de 2020 l’ont sérieusement écornée — mais sa valeur n’a jamais été dans sa précision prédictive. Elle est ailleurs : dans ce qu’elle révèle, malgré elle, de la place que l’économie assigne aux femmes en temps de crise.
En Tunisie, personne ne calcule cet indice. Et c’est précisément le problème.
Ce que le tube de rouge à lèvres ne dit pas — et ce qu’il révèle
On pourrait s’arrêter à l’anecdote cosmétique. Ce serait une erreur de lecture. L’indice du rouge à lèvres n’est pas une curiosité marketing : c’est un aveu. Il révèle que dans les foyers en tension budgétaire, c’est la femme qui absorbe le choc — qui arbitre, qui rogne, qui recalcule chaque semaine ce que le salaire peut encore couvrir. Le petit luxe qu’elle s’autorise n’est pas un caprice : c’est la trace visible d’un travail invisible, celui de tenir un budget qui, statistiquement, ne devrait pas tenir.
Ce travail-là ne figure dans aucun indicateur macroéconomique tunisien. Le PIB ne le mesure pas. L’inflation officielle ne le capture pas. Et pourtant, il structure l’économie réelle de millions de foyers, dans un pays où le taux d’activité des femmes ne dépasse pas 28,2 % de la population active, contre 65,8 % pour les hommes — un chiffre qui, à lui seul, devrait constituer une alerte nationale plutôt qu’une statistique de rapport annuel.
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Le paradoxe tunisien est vertigineux. D’un côté, une main-d’œuvre féminine surqualifiée : le chômage grimpe à 40,7 % chez les femmes diplômées du supérieur, contre 17,6 % chez les hommes — preuve que le diplôme, loin de protéger les femmes, les expose davantage à l’exclusion du marché du travail formel. De l’autre, une économie informelle et domestique où ce sont précisément ces femmes qui absorbent les crises : inflation alimentaire, hausse des loyers, effritement du pouvoir d’achat. Elles ne sont pas des variables secondaires de l’économie tunisienne. Elles en sont l’amortisseur silencieux.
Et quand on leur donne, enfin, un espace pour entreprendre plutôt que pour seulement encaisser, les chiffres parlent d’eux-mêmes.
858 projets industriels déclarés par des femmes en Tunisie en 2024 — une hausse de 17,7 % par rapport à 2023, pour un investissement cumulé de plus de 166 millions de dinars.
Ce n’est pas un hasard statistique. C’est la preuve, chaque fois que l’occasion leur est donnée, que la capacité économique était là — simplement empêchée, contournée, réduite à la gestion du foyer plutôt qu’admise dans la gestion du pays.
Le jour où nos statisticiens accepteront de lire notre économie à travers les gestes quotidiens des femmes — ce qu’elles achètent, ce qu’elles refusent d’acheter, ce qu’elles entreprennent quand on leur en laisse la possibilité — ce jour-là, elle on comprendra enfin ce que la condition de la femme n’est pas un sujet social parmi d’autres. C’est le centre de gravité de toute l’économie du pays.
Le rouge à lèvres, lui, le sait depuis longtemps.
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