×

Tunisiennes sous alerte rouge : l’épidémie silencieuse des crises de panique que personne ne veut soigner

  • Tunisiennes sous alerte rouge : l’épidémie silencieuse des crises de panique que personne ne veut soigner

 

Le cœur qui s’emballe, la gorge qui se ferme, la certitude absurde et absolue de mourir dans la minute : la crise de panique n’est plus un accident individuel. Elle est devenue, en Tunisie, le symptôme d’un pays entier qui retient son souffle.

Femmes Maghrébines — 

Il y a des maladies qu’on ose nommer, et d’autres qu’on préfère taire. La crise de panique appartient à la seconde catégorie : elle frappe en silence, dans une salle de bain, au volant, en pleine réunion, et elle repart aussi vite qu’elle est venue, ne laissant derrière elle que la honte de ne pas avoir su l’expliquer. Pourtant, ce que la médecine appelle une attaque de panique — une poussée brutale de peur intense, accompagnée de palpitations, de vertiges, d’une sensation d’étouffement et parfois d’une impression de mort imminente — touche chaque année environ un adulte sur neuf dans le monde. Elle culmine en quelques minutes, dure rarement plus d’une demi-heure, et laisse pourtant une empreinte durable : la peur de la peur elle-même, celle qui, répétée, se transforme en trouble panique.

En Tunisie, ce trouble n’est pas une curiosité clinique importée d’Occident. Il est, statistiquement, chez nous bien davantage que chez nos voisins du Nord.

CE QUE DISENT LES CHIFFRES

Les enquêtes épidémiologiques régionales ont classé le Maghreb en tête des troubles anxieux, avec une prévalence avoisinant 30 %, contre environ 17 % en Europe.

Les crises de panique touchent davantage les femmes, majoritairement entre 15 et 45 ans — soit précisément la tranche d’âge la plus active, la plus exposée aux injonctions sociales, professionnelles et familiales.

Selon l’OMS, la dépression et l’anxiété ont bondi de plus d’un quart à l’échelle mondiale au sortir de la pandémie ; en Tunisie, cette hausse s’est superposée à une crise économique qui, elle, ne connaît pas de pic ni de rémission.

I.Un pays qui retient son souffle

On aurait tort de réduire l’anxiété tunisienne à une affaire de statistiques. Elle a un décor précis : celui d’un pays qui entame 2026 sous prolongation de l’état d’urgence, entre incertitude sécuritaire, tensions sociales et lassitude économique. Un climat que des observateurs de la société civile ont récemment décrit comme une tension psychique diffuse, faite d’anxiété et d’évitement — presque devenue ordinaire, presque devenue identité collective.

Ce n’est pas un hasard de calendrier. C’est un symptôme national. Quand l’incertitude devient la norme plutôt que l’exception, le corps collectif réagit exactement comme le corps individuel face à une crise de panique : hypervigilance, respiration courte, évitement. La différence, c’est qu’un pays ne peut pas consulter un psychiatre.

« On ne meurt pas d’une crise de panique. Mais on peut mourir, socialement et professionnellement, d’avoir dû la cacher. »

II.Le corps des femmes, premier terrain d’alerte

Si la prévalence féminine des attaques de panique n’est pas une spécificité tunisienne, elle y prend un relief particulier. La femme tunisienne d’aujourd’hui cumule les rôles — salariée, mère, aidante, parfois entrepreneure, souvent les quatre à la fois — dans un contexte où l’accès aux soins psychologiques reste un luxe plus qu’un droit. Les structures publiques de prise en charge du stress et de l’anxiété demeurent quasi inexistantes en dehors des services réservés aux pathologies psychiatriques lourdes ; le secteur privé, lui, reste hors de portée pour une large partie de la population, précisément celle qui en aurait le plus besoin.

Résultat : des milliers de femmes vivent leurs crises de panique seules, les attribuant à une fatigue passagère, une carence en magnésium, une palpitation cardiaque suspecte — tout, sauf ce que c’est réellement. Le corps parle un langage que la société refuse encore d’écouter.

III.Le tabou, deuxième maladie

Il existe, en Tunisie comme ailleurs dans la région, une hiérarchie tacite des souffrances : la maladie du corps s’affiche, se soigne, se raconte ; la maladie de l’esprit se dissimule. Consulter un psychologue reste, pour une partie de la population, un aveu de fragilité plutôt qu’un acte de responsabilité envers soi-même. Cette pudeur culturelle a un coût direct : sans diagnostic, une attaque de panique isolée — bénigne en soi — peut évoluer vers un trouble panique chronique, puis vers l’agoraphobie, cette peur d’affronter le monde extérieur qui finit par rétrécir une vie entière à la taille d’un salon.

Le sursaut est pourtant amorcé. Des plateformes tunisiennes de téléconsultation psychologique ont commencé à émerger ces dernières années, contournant la barrière du jugement social par l’anonymat de l’écran. C’est un début. Ce n’est pas encore une politique de santé publique.

 

 

Femmes Maghrébines — parce que le silence n’a jamais guéri personne.

 

DOSSIERS SPÉCIAUX