×

Ses mains valent de l’or Alors pourquoi personne ne le sait ?

  • Ses mains valent de l’or Alors pourquoi personne ne le sait ?

 

L’artisanat tunisien représente 160 millions de dinars d’exportations et 300 000 artisans — dont 80% sont des femmes. Pourtant, ces femmes restent invisibles, cantonnées aux marchés locaux, aux prix bradés, aux intermédiaires qui captent la valeur. Il est temps que quelque chose change.

Rédaction Femmes Maghrébines

 

Elle s’appelle peut-être Fatma, ou Khadija, ou Sonia. Elle vit à Kairouan, à Gafsa, à Nabeul ou dans une ruelle de Tunis que les touristes ne trouvent que par hasard. Chaque matin, elle s’installe devant son métier à tisser, ses fils de soie ou son tour de potier, et elle crée. Elle crée avec une précision que vingt ans de geste ont sculptée dans ses mains. Et chaque soir, elle vend — quand elle vend — à un prix qui ne couvre pas l’heure passée à produire.

Ce paradoxe silencieux de l’économie tunisienne. D’un côté, un secteur qui génère 160 millions de dinars à l’export, qui représente 4% du PIB national, et dont l’ambition officielle est d’atteindre 500 millions de dinars d’ici la fin de l’année 2026. De l’autre, des femmes qui portent ce secteur à bout de bras — elles en constituent 80% des acteurs — et qui n’en captent qu’une infime partie de la valeur.

« 80% des artisans tunisiens sont des femmes. Elles produisent la richesse. Elles n’en fixent pas le prix. »

Le problème n’est pas le talent. Les créations tunisiennes séduisent l’Europe, les États-Unis, et de nouveaux marchés en Asie et en Afrique. La zrabia, le bois d’olivier, la céramique de Nabeul, la broderie de Mahdia — ces produits voyagent, ils sont recherchés, ils ont une identité culturelle que peu de pays peuvent rivaliser. Ce qui manque, c’est la chaîne entre les mains qui créent et les marchés qui valorisent.

Et cette chaîne, aujourd’hui, elle passe presque toujours par quelqu’un d’autre. Un intermédiaire. Un revendeur. Un souk où la concurrence par le bas tire les prix vers le sol. Rarement par la femme artisane elle-même, qui n’a ni le réseau, ni l’accès, ni souvent la confiance de croire que ce qu’elle produit vaut davantage que ce qu’on lui en propose.

CE QUE DIT L’ACTUALITÉ

500 millions de dinars : l’ambition sans les artisanes

L’État tunisien s’est fixé l’objectif d’atteindre 500 millions de dinars d’exportations artisanales en 2026. C’est trois fois le niveau actuel. Un programme national, Creative Tunisia, a été lancé pour structurer la filière, former les artisans, créer des hubs de design régionaux. C’est bien. Mais si cette ambition ne s’accompagne pas d’un accès direct des artisanes aux circuits de distribution premium — hôtels, boutiques de prestige, plateformes internationales — le gain ira encore une fois aux intermédiaires, pas à celles qui tiennent le geste.

C’est précisément ce vide que des initiatives comme le Village Social et Solidaire de Femmes Maghrébines cherchent à combler. Mettre les artisanes face à une clientèle haut de gamme, dans des espaces premium, à des prix qui reflètent enfin la réalité de leur travail. Non pas comme une action caritative, mais comme un modèle économique viable — où l’artisane reste au centre, où elle fixe ses prix, où elle rencontre directement l’acheteur qui comprend ce qu’il acquiert.

Car c’est aussi une question de regard. Une pièce de broderie présentée dans un souk à 30 dinars et la même pièce présentée dans un hôtel cinq étoiles à 150 dinars ne sont pas le même produit aux yeux de l’acheteur — même si les mains qui l’ont fabriquée sont exactement les mêmes. Le lieu crée la valeur. Le récit crée la valeur. Et jusqu’ici, personne ne racontait l’histoire de ces femmes au bon endroit, face au bon public.

 

L’artisanat tunisien n’a pas besoin de pitié. Il a besoin d’accès. Accès aux espaces où le prix juste est accepté, accès aux acheteurs qui cherchent l’authentique, accès aux circuits qui valorisent le geste plutôt qu’ils ne l’exploitent. Les femmes qui font vivre ce secteur méritent d’en être les premières bénéficiaires. Pas les dernières.

 

DOSSIERS SPÉCIAUX