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Nidhal Guiga « Xénophobie et racisme sont les résultats de l’échec des propositions politiques »

  • Nidhal Guiga  « Xénophobie et racisme sont les résultats de l’échec des propositions politiques »

« Je suis une faiseuse de fictions », c’est comme cela que s’est exprimée Nidhal Guiga en répondant à notre toute première question. Une faiseuse de fictions qui s’incarne tantôt en actrice, tantôt en écrivaine ou encore, en réalisatrice. Alors qu’elle prépare son deuxième court-métrage, Nidhal Guiha revient aujourd’hui avec un nouveau roman intitulé ‘Tristesse avenue’. Au cours de cet entretien, l’artiste revient sur les conditions du francophone tunisien, sur l’avenir de la littérature franco-tunisienne et sur la réalité de la politique internationale. Nous vous laissons découvrir cette artiste polyvalente, notre sélection du mois pour Femme d’exception !

Si vous deviez vous présenter, comment le feriez-vous?

Pour échapper aux déterminations classiques, je vais dire que je suis « une faiseuse de fictions ». Et cette faiseuse de fictions que je suis peut parfois raconter des histoires en tant qu’actrice, et d’autres fois en tant que réalisatrice ou en tant qu’écrivaine. Dans tous les cas de figures, je pense qu’il y a un rapport organique entre l’écriture, le jeu et la réalisation. On ne peut pas être un bon acteur si on ne lit pas et si on n’exprime pas l’envie de gribouiller des bouts de phrases sur un bout de papier, de temps à autre, pour décrire un état d’âme ou d’esprit.  De Tarkovski à Tarantino, la référence majeure reste la littérature et ils en sont fiers et ils se font tous petits devant les livres. De Gena Rownalds à Cate Blanchett et de     Al Pacino à Johnny Depp, la référence reste aussi la littérature. On comprend pourquoi leurs créations sont denses et profondes et pourquoi leurs interprétations sont déroutantes.

Sinon, pour plus de détails, j’ai joué dans pas mal de pièces de théâtre et j’ai eu quelques petits rôles au cinéma. Je vais rarement aux castings, je suis une grande timide. J’ai écrit et mis en scène trois pièces de théâtre : « Selon Gagarine » en 2008, « Une heure et demie après moi » en 2006 et « Zéro bis » en 2003. J’ai publié trois livres : « Mathilde B. » en 2012 chez Sud éditions. C’est un roman qui a reçu le prix Zoubeïda B’chir décerné par le CREDIF. Puis, «Pronto Gagarine » en 2013 chez Elyzad en version bilingue (français/ arabe). Et il existe également une version italienne du livre publiée chez Universitalia en Italie.  Cette pièce de théâtre a été retenue avec deux autres pièces comme les trois meilleurs textes dramatiques contemporains dans le monde arabe et ce, dans le cadre d’un projet européen « Dramaturgies arabes contemporaines ». La pièce a été mise en espace plusieurs fois en France et a été présentée au festival d’Avignon en 2014 (Programme IN). Elle a également été enregistrée et diffusée sur RFI. En octobre 2015, j’ai publié « Tristesse Avenue ». J’ai également à mon compte un court métrage intitulé « a capella » produit par CTV en 2013. Et je suis en phase de préparation d’un deuxième court métrage.

 

On dit souvent que la langue française est de plus en plus délaissée en Tunisie. Comment le vit la francophone que vous êtes et surtout, pensez- vous que la littérature franco-tunisienne a encore de l’avenir ?

Je suis une parfaite bilingue et j’adore la subtilité de la langue arabe. J’étais contente de publier « Ponto Gagarine » en version bilingue, c’était une très bonne initiative proposée par la Maison Antoine Vitez dans le cadre du projet « Dramaturgies arabes contemporaines ». Les textes retenus ont été traduits et publiés dans deux langues : la langue de l’auteur et le français. La Maison Antoine Vitez est spécialisée dans la traduction théâtrale et son directeur Laurent Muhleisen ne cesse de défendre cette idée de traduction des textes de théâtre et leur publication dans la langue d’origine et dans la langue d’arrivée pour protéger la sensibilité et la poésie de l’auteur d’une part, et pour garantir une meilleure visibilité du texte d’autre part.

Cette année, j’ai été contactée par l’IFT pour traduire « La vie est un songe » de Caldéron, un dramaturge espagnol du 17ème siècle. Le texte devait être mis en scène par Aïcha M’barek, Hafiz Dhaou et David Bobée pour qu’il ouvre les JTC 2015. Lorsqu’on a fait notre première réunion, le défi de tout le monde était de traduire ce texte difficile, parce qu’à la fois spirituel et politique, à l’arabe dialectal.  Je ne pouvais pas rater cette opportunité. C’était pour moi, une manière de montrer que le tunisien est une langue à part entière capable  d’avoir différents registres d’expression, d’avoir un vocabulaire soutenu et d’être poétique. En plus, l’écho de l’expérience avec la Maison Antoine Vitez résonnait encore dans ma tête : je voulais assurer une continuité dans ma réflexion et dans les choses que je défends.

Le résultat était gratifiant à voir les réactions du public et des critiques, j’en suis jusqu’au jour d’aujourd’hui très fière. C’est un pari gagné. On peut dire que cette opportunité de travail témoigne de la possible interférence des cultures : un texte espagnol, traduit au tunisien, mis en scène par deux tunisiens et un français, coproduit par l’IFT et les JTC… C’est ainsi que la littérature dans ses multiples facettes va pouvoir avoir de l’avenir.

Je défends ce genre d’initiatives parce qu’elles nous mettent face à notre biculturalisme. Il n’y a que la culture qui puisse garantir ces ouvertures possibles et qui puisse protéger contre le renfermement.

Je me rappelle que dans « Pronto Gagarine » un personnage, Bobo, qui joue le rôle d’un prestidigitateur, a été approché par Gagarine qui lui a dit :

-Gagarine : « Francophone ? »

-Bobo : « Pardon ? »

-Gagarine : « Tu as la dégaine d’un francophone »

 

C’est juste pour dire qu’à un moment donné, être francophone a été assimilé à « être différent » ou tout simplement à « être moderne ». La stigmatisation des francophones à des périodes diverses de l’histoire du pays reflète un malaise par rapport à l’identité nationale. « Qui est le vrai soi ?» a dit un psychologue que j’ai rencontré aujourd’hui même, c’est ça la question…

Je reste intimement convaincue que pour défendre le multiculturalisme, il faut d’abord connaître et assumer sa culture d’origine. Si la langue française trouve parfois des difficultés à s’imposer, c’est parce que certains tunisiens francophones ont totalement rompu avec leur langue et avec leur culture. C’est la scission qui a créé la difficulté et ceci concerne les deux parties opposées qui ne font aucun effort pour cohabiter. Nous sommes tous responsables…

Un plombier, venu réparer une fuite d’eau chez mes parents, a dit à mon père : « Vous savez ? J’aime Lénine, Jean Sébastien Bach, Oum Kalthoum, Habbouba et Ali Riahi. Je les ai tous connus par hasard chez les clients mais je les aime tous à égalité». Je trouve qu’il y a une leçon à retenir de tout cela : quand on est en symbiose avec soi-même, on accepte la différence.

Vous avez déclaré que votre roman ‘Tristesse Avenue’ est une approche psychologique, quel est le but derrière ce choix ?

Je suis particulièrement intéressée par le traitement psychologique des personnages dans les différents types de fictions. Nous évoluons dans une société qui vit un déni de fragilité. Et c’est justement la fragilité des êtres qui m’interpelle. Il me semble que c’est elle qui leur donne de la profondeur et même de l’intelligence. La plupart des fictions tunisiennes cherchent à raconter des événements et à décrire des actions et des personnages en action. On a du mal à laisser respirer les personnages, à assumer les silences, à filmer la langueur, à capter un regard hagard ou une moue perturbée… Cela m’émeut de découvrir des personnages qui mettent de la distance par rapport à leur moi social. Donc, je les raconte. Et généralement, quand je joue, j’essaie de ramener les personnages que je joue vers ça. Je gagne un mot qui revient souvent dans les réactions du public qui me découvre en tant qu’auteure ou en tant qu’interprète : « troublant », « ça trouble »…

C’est exactement ce que je recherche à construire comme effet: le trouble.

Dans Tristesse Avenue, les personnages sont tous troublants. Ils sont construits dans la nuance, ils ne sont jamais tout à fait eux-mêmes. Ils subissent la tristesse de la ville, se déshumanisent parfois … mais ils retrouvent vite leur fragilité. C’est une histoire où il n’y a pas de victimes. Les personnages sont ce qu’ils ont décidé d’être même par passivité.

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Sinon, depuis 5/6 ans, les fictions chez nous traitent la question de la révolution sans se soucier du personnage comme intériorité. J’assume ce choix de traitement de l’intériorité, il me plaît et me comble. Tristesse Avenue traduit ce que je vois chez les citoyens des villes modernes, des âmes palpitantes qui attendent d’être consumées par la métropole.

D’autre part, le sujet du livre impose l’approche psychologique : il y a des comédiens qui vivent des moments déchirants et qui cachent comme ils peuvent leurs désillusions artistiques. Je rappelle que Tristesse Avenue raconte l’histoire de Kamr Lyl, une comédienne de trente ans dont on a perdu la trace. Une enquête est ouverte et les comédiens avec lesquels elle travaillait ont tous été interrogés. Les témoignages se contredisent mais inculpent tous un metteur en scène  manipulateur et machiavélique. L’enquête mettra face à face l’inspecteur et le metteur en scène, deux hommes pris au piège de la même ville.

 

Vous avez parlé, lors d’une interview, de la puissante montée de l’extrême droite dans différents pays du monde. Quel serait le rôle des intellectuels face à cette montée selon vous ?

J’en ai justement parlé la semaine dernière et on vient de voir la montée du FN en France. Cela montre combien la conjoncture actuelle est difficile et cela remet en question l’image du monde comme « village » pour tous. Un repli violent sur soi est en train d’être observé. Xénophobie et racisme sont les résultats de l’échec des propositions politiques. Comment garantir la circulation des citoyens dans le monde sans les stigmatiser en tant que métèques ou les identifier comme  catégories d’indigènes ?

L’art et la culture restent les garants de la promotion des valeurs humaines universelles et doivent continuer à porter ces messages.

Entretien mené par Ghalia Ben Brahim

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