Derrière la Beauté de l’Artisanat Tunisien : Le Système Économique Invisible des Femmes
- société
Dans notre série de rencontres avec nos femmes d’exception, nous vous proposons notre entretien avec Khadija Arfaoui : universitaire, chercheur, militante et défenseuse des droits de l’Homme. Dans cette interview, Khadija Arfaoui est revenue sur les plus grandes lignes de son parcours tout en répondant à nos questions relatives à la situation actuelle de la Tunisie. Bonne lecture !
Femmes Maghrébines :
Voulez-vous bien nous raconter votre parcours et ce qui l’a plus marqué ?
Khadija Arfaoui :
Avec une amie américaine, je travaille sur un livre portant sur les conditions de la femme tunisienne. C’est un travail qu’on a commencé en 2007. Suite aux événements de 2011, nos travaux ont été suspendus mais, entre-temps, nous avons publié beaucoup d’articles dans des revues anglaises prestigieuses.
Ma mère avait six enfants et était veuve. Depuis mon enfance, j’ai pu constater les difficultés que peut rencontrer une femme dans sa vie. J’avais beaucoup d’amies françaises à l’époque et je constatais, avec beaucoup d’amertume, la différence qu’elles ont avec nous : elles étaient libres et vivaient leur vie beaucoup plus aisément que nous ne le faisions
Après mon mariage, je suis allée vivre aux Etats-Unis et j’y ai suivi des cours de doctorat. A l’origine, je voulais réaliser une étude comparative entre la femme tunisienne et la femme américaine. Mais au final, et au plus précisément en 1973 j’ai effectué un mémoire de recherche sur la double discrimination sur la femme noire aux Etats-Unis d’Amérique.
En 1981, et une fois de retour en Tunisie, j’ai rejoint le club Tahar Haddad. J’ai assisté à la naissance du mouvement féministe. Mais, au bout de quelques temps, et même si j’avais, à l’époque, assisté à tous les débats, j’ai fini par quitter parce que je m’y sentais comme mise à l’écart. Lors de mon passage à ce club, j’ai fait la connaissance d’Evelyne Akkad, professeur libanaise, écrivaine du livre ‘Les mots qui blessent’. Par la suite, je me suis dirigée vers la Ligue des droits de l’Homme ; à l’époque, il n’était pas du tout facile d’y accéder et comme personne ne me connaissait, on n’a pas voulu de moi. Mais, mon ami Raja Skandrani s’est chargé de m’introduire et m’a même donné une carte d’adhérent. Encore une fois, et en dépit de ma carte d’adhésion, je ne me sentais pas intégrée et j’ai fini par quitter.
C’est là que j’ai décidé de fonder mon association, une association dévouée à la protection de l’environnement. J’en ai été la présidente pendant dix ans et on a accompli beaucoup de bonnes actions. Par la suite, j’ai été appelée par l’AFTURD où j’ai occupé plusieurs postes et, parallèlement, j’ai été active au sein de l’ATFD.
Avant la Révolution, vous avez été sujette d’une poursuite judiciaire. Quels sont les détails de cette affaire ?
En 2009, il y a eu une information qui a beaucoup circulé en Tunisie : une mafia spécialisée dans le trafic d’organes se serait installée à Tunis et aurait procédé à l’enlèvement d’enfants. Une amie m’avait envoyé un texte allant dans ce sens. J’avais partagé le texte sur Facebook et, deux jours plus tard, on m’avait convoquée au centre de lutte contre le crime, Gorjani. Avant d’y aller, j’ai juste eu le temps d’appeler ma famille pour qu’ils ne s’inquiètent pas pour moi. J’y suis restée pendant plus de treize heures et j’y ai vu des choses horribles : du sang partout, des traces de pieds et des mains sur les murs, des câbles d’électricité jetés par terre etc. Par la suite, on m’avait intenté un procès pour atteinte à la sûreté de l’Etat. Je me rappelle que Sihem Ben Seddrine, qui habitait encore à Londres à l’époque, m’a appelée pour m’apporter son soutien. En rentrant chez moi, après le coup de téléphone, ma maison était encerclée par la police. Après quatre audiences, on m’avait condamnée à huit mois de prison avec sursis. La personne qui me l’a envoyé n’a jamais été ennuyée. Ce qui montre bien que si on m’ a choisie, c’était pour frapper l’opposition dont, pour le régime de Ben Ali, je faisais partie puisque j’étais membre des femmes démocrates, de l’association des femmes tunisiennes pour la recherche et le développement et Amnesty International. L’accusation contre moi visait l’affaiblissement de l’opposition avant les élections de 2009.
Plus de quatre ans après janvier 2011, on accuse les militants et les défenseurs des droits de l’Homme d’avoir trahi le pays durant l’ère de Ben Ali et d’avoir reçu des sommes d’argent de la part des pays occidentaux. Qu’en pensez-vous ?
Je ne peux pas être catégorique puisque je ne connais pas la vérité, comme tout le monde. Comme je vous l’ai dit tout à l’heure, en 2009, il m’a fallu que Ben Seddrine m’appelle pour que j’aie toute la police de Ben Ali sur le dos. Radhia Nasraoui, que je ne connais pas, me semble très honnête. Moncef Marzouki, je ne le porte pas vraiment dans le cœur : cet homme a reçu des salafistes et a ouvert la porte aux islamistes.
La femme tunisienne a vu ses acquis se consolider au fil des années. Mais au lendemain de la révolution, certains de ses mérites ont régressé. Etes-vous de cet avis ?
Nous avons une Constitution qui a consolidé nos acquis. Cependant, il reste une chose très importante à faire : l’harmonisation des lois, entre autres le Code du statut personnel, avec la Constitution. Aujourd’hui en Tunisie, si le violeur épouse sa victime, il ne fait plus l’objet de poursuites judiciaires.
La société civile a joué un grand rôle durant les trois dernières années mais on a constaté qu’elle n’est plus aussi active au lendemain des élections de 2014. Comment expliquez-vous cela ?
La société civile a été magnifique. Aujourd’hui, il y a comme une fatigue ; il n’y a plus cette spontanéité. On ne sort plus dans les rues aussi spontanément qu’on ne le faisait avant et je pense que c’est un peu normal. Mais, et j’en suis certaine, le jour où il se passera quelque chose de bien grave, la société civile envahira les rues.
L’enseignement est en train de connaître quelques réformes, comment les évaluez-vous ?
Néji Jalloul fait du très beau travail. Il est en train d’essayer de traiter la source. Cependant, ce qui me dérange actuellement dans ce secteur c’est la multiplication des intuitions privées. Ce n’est pas juste pour les parents qui n’ont pas les moyens et ce n’est pas normal de voir un tel phénomène prendre le dessus.
Quand le ministre parle par exemple de faire payer les enseignants qui travaillent dans l’intérieur du pays plus que les autres, je trouve cela une excellente idée. En ce qui concerne la suppression de la semaine bloquée, je peux vous assurer qu’on était très bien sans et qu’on sera beaucoup mieux quand elle n’y sera plus.
Et pour ce qui concerne la situation de l’Enseignement supérieur en Tunisie ?
Alors que j’étais encore enseignante, j’ai toujours été sidérée par le taux d’absentéisme. Aujourd’hui, je sais que cela a empiré et je ne sais pas comment les autorités vont faire pour stopper ce phénomène. Aujourd’hui en Tunisie, on cherche encore à faire appliquer la discipline et à faire respecter la loi. Il faut absolument que notre Etat retrouver son prestige.
Propos recueillis par Ghalia Ben Brahim
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