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Derrière chaque femme parvenue au sommet, une comptabilité qu’on ne publie jamais : des soirs d’absence, une image lissée jusqu’à l’usure, une charge mentale qui ne s’arrête jamais tout à fait. Enquête sur la « taxe de genre » invisible que le pouvoir continue de faire payer, et à elles seules.
Par la rédaction — Femmes Maghrébines
« J’ai gravi chaque échelon comme si je participais à une course d’obstacles, avec un sac de pierres sur le dos que personne d’autre ne portait. » Cette confidence, recueillie auprès d’une cadre dirigeante, pourrait être signée par des milliers de femmes parvenues aux postes de pouvoir. Elle résume, en une image, ce que les chiffres confirment aujourd’hui froidement : atteindre les sommets professionnels coûte aux femmes un prix que leurs homologues masculins ne connaissent pas, ou connaissent très différemment. Ce prix a un nom dans la littérature spécialisée en ressources humaines : la charge mentale institutionnelle. Il a aussi des chiffres, et ils sont sans appel.
I.L’illusion du « tout avoir »
Le récit dominant autour de la femme leader moderne reste teinté d’un optimisme toxique : celui qui prétend qu’avec assez de volonté, de méthode et de discipline, tout devient conciliable — carrière, famille, image, santé. La réalité, vécue de l’intérieur, raconte une autre histoire. Pour exister dans des sphères de pouvoir encore largement façonnées par et pour les hommes, la femme leader doit fréquemment se plier à une injonction de perfection absolue : être irréprochable à la maison pour ne jamais nourrir les préjugés, et implacable au bureau pour ne jamais avoir à prouver deux fois sa légitimité. Cette double exigence ne façonne pas une super-héroïne. Elle façonne une épuisée.
Les données de l’étude McKinsey/LeanIn, qui suit depuis onze ans le parcours de plusieurs millions de salariés dans 124 organisations, donnent un nom précis à ce mécanisme : le « broken rung », littéralement le barreau cassé. Ce n’est pas au sommet de l’échelle que les femmes décrochent en premier, mais dès la toute première marche : le passage du poste d’entrée à celui de manager. Cette année encore, seules 93 femmes accèdent à ce premier poste d’encadrement pour 100 hommes — un déséquilibre qui se creuse à chaque échelon suivant, jusqu’à ne laisser que 29 % de femmes au comité de direction.
II.Le coût invisible : une vie mise en suspens
Qu’est-ce qui est réellement sacrifié dans cette ascension ? Trois strates se superposent, documentées aussi bien par les témoignages que par les études.
« On ne demande jamais à un homme comment il gère sa vie de famille et son poste de directeur. Pour nous, la question est implicite. Chaque jour, c’est une négociation avec notre propre culpabilité. »
III.Une solitude au sommet, singulièrement féminine
Contrairement à leurs homologues masculins, qui bénéficient souvent d’une structure domestique invisible — une forme de soutien logistique et émotionnel généralement pris pour acquis —, la femme leader se retrouve fréquemment seule dans l’arbitrage de ses priorités. Une enquête Ipsos mesure que la charge mentale concernerait aujourd’hui près de 8 femmes sur 10, quel que soit leur niveau hiérarchique. Chez les cadres dirigeantes, cette charge ne disparaît pas avec le salaire ou le titre : elle change simplement de nature, se muant en gestion permanente de la perception que les autres ont d’elles.
Ce déséquilibre a un nom académique depuis la parution de l’ouvrage The Broken Rung, coécrit par trois associées seniors de McKinsey : il documente comment, dès la sortie des études — où les femmes obtiennent pourtant la majorité des diplômes, tous niveaux confondus —, l’écart se creuse au premier pas dans la vie active, puis à chaque étape ultérieure. Un phénomène qui n’a, selon les données 2025, quasiment pas bougé en une décennie de discours sur la diversité.
CE QUE RÉVÈLENT LES CHIFFRES, EN UNE PHRASE
Les femmes obtiennent aujourd’hui la majorité des diplômes universitaires. Elles occupent moins d’un tiers des postes de direction. Entre les deux, un mécanisme structurel — pas un déficit d’ambition ni de compétence — absorbe leur progression, marche après marche.
IV.Vers une nouvelle définition du succès
Faut-il accepter ce sacrifice comme une fatalité ? Le débat qui émerge aujourd’hui, porté notamment par les autrices de The Broken Rung, est plus radical qu’un simple appel à la résilience individuelle : il ne s’agit plus de demander aux femmes de s’adapter à un système qui les use, mais de questionner ce système lui-même — ses grilles de promotion, ses biais d’évaluation implicites, sa manière de récompenser l’assurance affichée plutôt que la compétence démontrée.
Le véritable leadership ne devrait pas être une épreuve d’endurance où l’on gagne en perdant une part de soi. La résilience, si souvent célébrée chez les femmes dirigeantes, est peut-être moins une vertu à admirer qu’un symptôme à traiter — celui d’une organisation du travail qui ne sait pas encore valoriser l’équilibre autant que la performance.
La question, posée avec franchise par celles qui ont déjà tracé le chemin, reste ouverte : à quel moment la réussite cesse-t-elle de valoir le prix qu’on lui donne ? Peut-être que la plus grande victoire des femmes leaders de demain sera de prouver qu’on peut diriger sans se sacrifier — en imposant, enfin, de nouvelles règles du jeu où la performance cesse d’être synonyme d’aliénation.
Femmes Maghrébines — Leadership au féminin
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