Le Rendez-vous de Femmes Maghrébines : une première édition empreinte de spiritualité et d’élévation
- société
Par Rim OUERGHI
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Chaque année, les foires de l’artisanat en Tunisie attirent des milliers de visiteurs. C’est un festival de couleurs et de textures : tapis tissés à la main aux motifs ancestraux, poteries modelées avec une grâce millénaire, bijoux traditionnels ciselés avec précision et broderies d’une finesse chirurgicale.
Le public admire ces objets comme de puissants symboles culturels, des gardiens de l’identité tunisienne. C’est le visage « patrimoine » de la Tunisie.
Pourtant, derrière cette vitrine séduisante et ces célébrations de l’« héritage », se cache une réalité économique et sociale beaucoup plus profonde, et largement invisible : l’artisanat tunisien repose en grande partie sur le travail des femmes, mais leur rôle reste structurellement sous-valorisé dans la chaîne de valeur économique. Ce que nous admirons comme une tradition est aussi un système économique féminin puissant, mais sous-exploité et inéquitable.
Pour comprendre l’enjeu, il faut d’abord déconstruire l’image de l’artisanat comme une activité de « hobby » ou purement folklorique. En Tunisie, c’est une »industrie » lourde de sens et d’impact.
L’artisanat représente :
Une source cruciale de revenus locaux, faisant vivre des familles entières, en particulier dans les régions intérieures.
Un pilier du tourisme culturel, attirant les voyageurs en quête d’authenticité.
Un levier d’exportation croissant vers les marchés internationaux amoureux du « fait main ».
Selon les institutions comme l’Office National de l’Artisanat Tunisien (ONAT), des dizaines de milliers d’artisans participent à cette dynamique. Et dans certaines filières reines — comme le tissage, la broderie ou la poterie domestique — la grande majorité de ces producteurs sont des femmes.
Le décor est posé : un secteur clé, porté par une main-d’œuvre majoritairement féminine. Dès lors, une question centrale se pose entre le geste de création et la vente finale : qui capture réellement la valeur économique de cet objet ?
C’est ici que l’analyse devient nécessaire. L’artisanat féminin en Tunisie est presque systématiquement associé à trois concepts : la tradition, le foyer et la transmission culturelle.
Si ces termes semblent mélioratifs, ils ont un effet pervers direct : ils réduisent la valeur économique perçue du travail féminin.
Lorsqu’on étiquette un travail comme « traditionnel » , on a tendance à l’imaginer comme un savoir-faire inné, un geste naturel qui ne demande « que du temps », plutôt qu’une compétence technique précieuse. Résultat : une pièce de broderie qui a demandé des dizaines d’heures de travail minutieux est souvent vendue à un prix dérisoire, qui ne reflète ni le temps investi, ni l’expertise requise.
Ce phénomène est un cas d’étude de ce que la sociologie appelle la dévalorisation structurelle du travail traditionnel. Le talent est admiré, mais le travail n’est pas payé à sa juste valeur.
Si les barrières sont sociologiques et économiques, elles sont aussi, cruellement, psychologiques. Derrière les stands, il existe une dimension invisible que beaucoup d’artisanes vivent au quotidien.
Beaucoup de ces femmes :
Sous-estiment le prix de leur propre travail.
Hésitent à augmenter leurs tarifs, de peur de ne pas vendre.
Associent leur activité à un « complément de revenu » pour le foyer, plutôt qu’à une véritable entreprise.
Ce mécanisme n’est pas un manque d’ambition personnel, mais le résultat d’un schéma social plus large : la difficulté, pour une femme issue d’un milieu traditionnel, de se positionner comme une actrice économique et une entrepreneure à part entière. Elles sont les gardiennes du temple, pas les gestionnaires de la boutique.
Une foire de l’artisanat n’est donc pas seulement un événement culturel. C’est un miroir social. Il reflète la place réelle des femmes dans l’économie, la manière dont nous valorisons (ou exploitons) la tradition, et la tension permanente entre héritage et modernité économique.
Ce que le public admire comme « beau » est le fruit d’un travail long, exigeant, expert et, trop souvent, sous-payé.
Pour que l’artisanat tunisien soit un véritable levier de développement durable, il est temps de déconstruire le modèle actuel :
Repenser la valeur : L’objet artisanal est un produit de luxe, pas un souvenir bon marché.
Passer de la tradition à l’entrepreneuriat : Structurer l’activité pour que les femmes maîtrisent la chaîne de vente.
Repositionner les femmes : Elles ne sont pas seulement les gardiennes de la tradition, elles sont des productrices de valeur économique et culturelle.
L’artisanat tunisien est un patrimoine vivant. Pour qu’il survive, il ne faut plus seulement l’admirer comme une tradition, mais le structurer comme une économie juste.
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