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Samira MERAI, un ministre qui sort par la grande porte 

  • Samira MERAI, un ministre qui sort par la grande porte 

 

« Samira est un ouragan, elle emporte tout sur son passage, et c’est marrant », ce fut la phrase que lui a écrite son professeur de maths alors qu’elle était adolescente. Cet ouragan, a su pourtant écouter, des années plus tard, les murmures des femmes apeurées, qui lui parlaient derrière les portes, d’une voix étouffée des violences subies…

Députée au sein de l’Assemblée Nationale Constituante (ANC) et membre du bureau de l’ANC, elle participa à la rédaction de la constitution. Elle s’est également battue contre l’article de la complémentarité proposée par Ennahdha et qui stipulait que la femme est complémentaire à l’homme au sein de la famille.
A la tête du ministère de la femme, elle a mené un combat contre le phénomène des jardins d’enfants anarchiques dites « coraniques ». Elle a présenté un projet de loi réglementant le secteur, qui est encore en discussion… Elle a également élaboré une loi contre les violences à l’encontre des femmes, ce fut presque un tourbillon dans une société, qui malgré son modernisme et ses lois progressistes, continue à être en grande partie, inconsciente des effets néfastes de la violence quelle qu’en soit la nature. Plus tard, cette femme professeur en médecine, à la tête du ministère de la santé, se déploya pour améliorer l’état désastreux de certains hôpitaux et sur l’élaboration de lois de prévention, tout en prenant des mesures en faveur des régions de l’ombre.
Cela n’étonne point d’un ministre étant originaire du Sud, de Zarzis, et ayant grandi là-bas, à Médenine plus précisément. Qui mieux qu’une personne les ayant constatés de près, pourrait connaître les lacunes se rapportant au développement et aux secteurs vitaux tels la santé ?
Enfant et adolescente, elle était à la fois brillante, surtout en mathématiques où elle avait une moyenne de 20/20 et turbulente. Adulte, elle est à la fois sensible et forte. Cela lui a permis de réussir certes, mais de ne pas toujours être en accord avec les autres, ainsi que des animosités reflétées par des campagnes menées contre elle, alors à la tête du ministère de la santé.

Conservatisme, incompréhension et défi

L’incompréhension face à une société où dans la rue toute mixité, pourtant permise au lycée qui fut un milieu de diversité régionale et religieuse, est interdite, où être une femme est une contrainte en soi, a fait d’elle une jeune fille révoltée. Pourtant, elle est issue d’une famille ouverte, mais qui se devait de s’adapter et d’obéir aux « consignes sociales ». Elle a fini par s’y habituer, mais non pas par laisser tomber, puisqu’elle attendait son bac pour voler de ses propres ailes et pour être libre et elle le fut.
Mais en attendant, et dans ses défis relevés pour prouver qu’une égalité entre femme et homme est possible, Samira est allée jusqu’à battre la terre lors des cueillettes des olives, gratuitement, contrairement à ses frères qui recevaient leur argent de poche de leur père en contrepartie de ce travail saisonnier. L’effort physique, la révolte, la réussite académique (…) furent ses armes face à la société machiste, injuste et intolérante. Elles l’ont forgée, mais jusqu’au moment de devenir médecin, ce fut une bataille individuelle. Par la suite, ces mêmes armes ont fait d’elle un ministre qui va jusqu’au bout des choses, qui œuvre pour les changer et les bouleverser.
Ce qui l’a poussée à faire médecine ? C’est ce besoin qu’elle a toujours eu de rendre service et d’être utile, depuis l’école où elle partageait ses copies d’examen avec ses camarades et qui l’a incitée un jour à demander à son enseignant de lui enlever un point et de l’accorder à son amie pour qu’elle réussisse son année, c’est ce côté humaniste qui se soucie de la santé et du bien-être des autres.

Le choc

Malgré une société sévère et injuste où les femmes sont presque cloîtrées et enchaînées par les interdictions, la découverte de la violence proprement dit, ne fut que plus tard. Elle le constata d’abord dans les hôpitaux où elle recevait des femmes battues, ensuite lors de la campagne électorale où, sur le terrain, elle entendait les femmes évoquer la question de la violence. Elle fut surtout sidérée par l’omerta imposée, par cette peur d’être violentée car on aura témoigné de la violence qu’on subie et par le tabou qui entour la question… Mais la violence n’est pas que physique, et cela reste méconnue pour une grande partie de la société tunisienne, y compris pour les femmes qui pour beaucoup d’entre elles la subissent sans s’en rendre compte, sinon plus tard des séquelles…
Le harcèlement, sexuel ou autre tel l’abus de pouvoir, la violence psychologique qui brise la femme et la consomme à petit feu, constituée de reproches, de critiques, de rabaissement, d’enfermement (…), la violence économique qu’exerce celui qui s’approprie les biens de la femme, son salaire, ses revenus, la privant en contre partie de tout ce qui lui revient, la violence sexuelle, le viol, l’attouchement, l’agression verbale…

Les batailles

Présidente de la commission des droits des femmes au sein de l’Association de l’Union pour la Méditerranée, elle s’intéressa aux femmes réfugiées dans les camps, non seulement victimes des guerres et conflits, pis encore, exposées à toutes sortes d’agression et de harcèlement…
Elle élabora, ministre de la femme, une loi globale qui prend en compte tous les aspects de la violence. Elle porte, entre autres, sur le harcèlement dans la rue, l’interdiction du mariage de la mineure avec un adulte ayant abusé d’elle, la sanction des agressions de tout genre (…).
Elle s’est attaquée à un décret qui interdisait aux enfants de voyager avec leur mère sans l’autorisation du père. Désormais l’interdiction est levée et la femme peut accompagner ses enfants ou leur permettre de voyager sans avoir recours à la permission paternelle.
Seulement les lois à elles seules ne suffisaient pas quand les femmes sont le joug d’une « dictature économique », quand elles n’ont pas les moyens et quand elles ne savent pas s’en sortir toutes seules. Elles acceptent alors d’être rabaissées ou battues plutôt que de s’aventurer à se prendre en charge, et surtout prendre en charge des enfants… Samira a alors œuvré pour l’émancipation économique de la femme, en prenant des mesures en faveur des femmes en milieu rurale, leur facilitant la création de projet.
Ministre de la santé, elle bâtit sa stratégie autour du citoyen et se fixa comme objectif d’améliorer les services de santé. Ainsi, la construction de treize hôpitaux est programmée en 2017 dont huit régionaux, de type B. Des dispensaires ont été équipés dans le but de faciliter l’accès aux soins. Le staff des corps médicaux dans les régions ont été renforcés par les médecins spécialistes (1052 spécialistes de la santé publique en 2017, contre 652 en 2013).
Elle s’est aussi battue contre la corruption ; deux cents cinquante inspections ont été menées. C’est ainsi que le dossier de détournement d’argent à l’hôpital de Siliana par exemple, qui dure depuis 2009, et dont le montant s’élève à un milliard quatre cents millions de millimes a été découvert. Le dû de la pharmacie centrale était encaissée ailleurs pendant toutes ces années …
Un travail de fond a été fait. Il ne s’agissait pas seulement de sanctionner, mais de prévenir. Un système, e pharmacie, un système d’information permettant de contrôler la vente du médicament et de l’enregistrer est mis en place dans plusieurs hôpitaux.

Le conjoint, le complice, la famille, l’équilibre

Souvent, la personne que l’on épouse participe d’une façon ou d’une autre à notre parcours. Elle peut nous freiner, nous faire avancer plus vite, faciliter le parcours ou le miner (…). Qu’on le veuille ou pas, pour pouvoir construire et continuer à se construire soi-même, il nous faut un conjoint ou une conjointe de la même trempe. Néanmoins, la compréhension, la  complicité, la tolérance et le respect de l’indépendance de l’autre ainsi que la disposition à le / la soutenir sont tout aussi importants. Cela, Samira Marai l’a trouvé en son mari et cela lui a permis d’être ce qu’elle est aujourd’hui. Cette symbiose avec la personne et le fait de la rencontrer lui sont même plus importants que le mariage en soi qui n’est que le cadre dans lequel s’épanouie la relation. Aujourd’hui, tous les ans, le couple célèbre la date de leur première sortie ensemble.
Cette complicité a crée un équilibre nécessaire à la famille, quant aux principes, ses enfants furent éduqués sur ceux de l’égalité entre femme et homme. Ils savent également qu’ils peuvent toujours compter sur leur mère, où qu’elle soit, quoiqu’elle est entrain de faire ou quelque soit le poste qu’elle occupe, ils savent qu’elle est et sera toujours là pour eux. Cet équilibre entre vie professionnelle et vie familiale, lui a permis de se consacrer à son travail et d’y réussir.
Le 13 août 2017, ce parcours lui a valu une décoration de la part du président de la république, Béji Caïd Essebsi. En quittant le ministère de la santé, Samira Merai déclara « Je suis une femme de terrain, je retourne à mes patients » et elle semblait heureuse de retrouver ses patients. Non que les responsabilités du ministère lui furent lourdes, mais c’est parce qu’elle sait que là où elle sera, elle saura accomplir son devoir, service le pays et réussir les défis qu’elle relève…
Rim OUERGHI 

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