« Ce qu’on ne vous dit pas avant la nuit des noces » : Le premier guide tunisien qui brise les tabous pour une société réconciliée
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Les salles sont pleines. Les billets s’arrachent. Les voix montent, longues, vibrantes, presque incantatoires. Lorsque les chanteurs de Salatine Ettarab entonnent leurs qasidas, le public ne se contente pas d’écouter : il ferme les yeux, il respire autrement, il se laisse traverser.
Dans d’autres scènes, ce sont les silhouettes blanches des derviches tourneurs venus de Turquie qui captivent les regards. Les spectacles de sema — cette danse rituelle héritée de la tradition de Jalal al-Din Rumi — affichent complet à Tunis, Sousse ou Sfax. Le mouvement circulaire, lent, presque cosmique, impose le silence dans les salles. On ne regarde pas un folklore ; on assiste à une expérience.
Ces événements ne relèvent plus d’un public marginal ou exclusivement religieux. Ils attirent une jeunesse urbaine, des cadres, des artistes, des femmes indépendantes, des étudiants en quête de sens. Le soufisme n’est plus confiné aux zaouïas ni aux cercles initiatiques : il s’invite dans les théâtres, les festivals et les espaces culturels.
Ce succès interroge.
Pourquoi, dans une société marquée par la rapidité, la pression économique et la saturation numérique, des milliers de Tunisiens se tournent-ils vers des formes artistiques et spirituelles nées il y a plusieurs siècles ?
Ce n’est pas un simple engouement esthétique.
C’est le symptôme d’un déplacement plus profond : un retour vers l’intériorité.
Il ne s’agit pas d’un simple phénomène littéraire.
Ce qui se joue aujourd’hui autour du soufisme en Tunisie dépasse la curiosité culturelle. C’est un déplacement intérieur.
Depuis quelques années, un nombre croissant de lecteurs tunisiens redécouvrent les textes de Jalal al-Din Rumi. Les citations circulent sur les réseaux sociaux, les cercles de lecture s’organisent, et la spiritualité semble reprendre sa place dans l’espace public — mais sous une forme apaisée, intériorisée, presque intime.
Parallèlement, des romans comme La Bâtarde d’Istanbul ou Soufi, mon amour de Elif Shafak ont contribué à populariser une image du soufisme comme voie d’amour, de tolérance et de transformation personnelle.
Mais pourquoi maintenant ?
Après une décennie marquée par l’instabilité politique et la saturation du discours idéologique, une partie de la société tunisienne semble fatiguée des oppositions binaires : modernité contre tradition, religieux contre laïque, conservatisme contre progressisme.
Le soufisme propose autre chose.
Historiquement, il ne s’est jamais imposé comme un projet politique, mais comme une discipline intérieure. Dès le VIIIe siècle, des figures comme Rabia al-Adawiyya ont posé les bases d’une spiritualité fondée sur l’amour pur de Dieu. Plus tard, des maîtres comme Al-Ghazali ont intégré l’expérience mystique dans la pensée théologique orthodoxe, réconciliant loi et spiritualité.
En Tunisie, les confréries (turuq) ont longtemps structuré le paysage religieux. Des zaouïas comme celle de Sidi Belhassen Chedly ont joué un rôle social et éducatif majeur. Le soufisme n’est donc pas une importation récente : il est enraciné dans la mémoire collective.
Ce qui change aujourd’hui, c’est sa forme.
La jeunesse tunisienne ne retourne pas nécessairement vers les confréries traditionnelles. Elle lit, elle médite, elle extrait des phrases, elle les partage. Le soufisme devient moins institutionnel et plus existentiel.
Chez Rumi, l’amour n’est pas sentimental : il est force de transformation.
« Ce que tu cherches te cherche aussi. »
Cette phrase, devenue virale, est souvent détachée de son contexte métaphysique. Pourtant, dans le Mathnawi, l’amour est une voie de dissolution de l’ego, une traversée vers l’unité.
Ce succès contemporain dit quelque chose : dans une société traversée par l’anxiété économique, la pression sociale et l’hyperconnexion, le discours mystique offre un espace de respiration.
Il est frappant de constater que ce regain d’intérêt est particulièrement visible chez les femmes.
Le soufisme, contrairement à certaines lectures normatives de la religion, a toujours laissé une place au féminin spirituel. Rabia al-Adawiyya, encore elle, a révolutionné l’idée même de la relation au divin : aimer Dieu pour Lui-même, et non par peur de l’enfer ou désir du paradis.
Dans un contexte où de nombreuses Tunisiennes cherchent à concilier ambition professionnelle, autonomie et spiritualité, le soufisme apparaît comme une voie qui ne nie ni le monde ni l’intériorité.
Il ne prescrit pas une posture sociale ; il propose une transformation du regard.
Le succès des œuvres d’Elif Shafak n’est pas anodin. Elles offrent une porte d’entrée romanesque vers une pensée mystique complexe. Ce passage par la fiction rend accessible ce qui, historiquement, relevait d’un langage symbolique exigeant.
Cependant, la popularisation comporte un risque : celui d’un soufisme réduit à des citations inspirantes, vidé de sa discipline, de son exigence éthique et de sa profondeur métaphysique.
Le soufisme authentique n’est pas un refuge émotionnel.
Il est une ascèse.
Peut-être assistons-nous à l’émergence d’une spiritualité post-idéologique. Ni militante, ni dogmatique, mais introspective. Une spiritualité qui ne cherche pas à conquérir l’espace public, mais à réparer l’espace intérieur.
En Tunisie, cette dynamique pourrait ouvrir un nouveau dialogue : entre tradition et modernité, entre foi et liberté, entre identité et universalité.
Le soufisme ne donne pas de réponses politiques.
Il pose une question essentielle : comment habiter le monde sans perdre son centre ?
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