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Ragouj : quand le théâtre devient mémoire

  • Ragouj : quand le théâtre devient mémoire

Par Rim Ouerghi – Femmes Maghrébines

Certains spectacles ne se contentent pas d’être vus. Ils se déposent en nous comme une brûlure douce, une lumière persistante. Ragouj, d’Abdelhamid Bouchnak, appartient à cette catégorie rare d’œuvres qui ne racontent pas seulement une histoire : elles réveillent une mémoire.

Dès les premières scènes, le théâtre s’efface. Il devient un village. Un espace liminal, suspendu entre réel et mythe, entre douleur vécue et transcendance artistique. C’est là, dans ce théâtre-monde, que Bouchnak convoque les fantômes de nos silences, les éclats d’une Tunisie blessée, tendre, fière — indomptable.


Une fresque humaine et spirituelle

Ragouj n’est pas une simple mise en scène. C’est une incarnation collective, portée par une distribution habitée — Yasmin Dimassi, Fatma Sfar, Aziz Jebali, Saber Oueslati, Rym Ayed, Mehdi Mzeh, Walid Ayadi, Mahmoud Saïdi, Moncef Ajmi, Bahri Rahali, Fatma Saidane….. Théâtre, musique live, chant, danse : tout converge vers une même énergie, celle de la vie qui résiste à l’oubli.

Chaque personnage n’est pas un rôle : c’est une voix, une histoire, une vérité. Ce que Bouchnak nous dit à travers eux, c’est que l’oubli n’est pas un apaisement, mais une forme d’abandon. Et que l’art, en particulier celui qui naît du peuple, peut encore sauver ce qui menace de disparaître.


 L’hommage à Kafon : résurrection symbolique

Au cœur du spectacle, l’apparition de Kafon; ressuscité par l’intelligence;a fait chavirer la salle. Là encore, Ragouj dépasse le simple hommage : il transforme la perte en présence, le deuil en offrande.

Ce moment, suspendu, nous rappelle que même ceux qui ne sont plus là continuent d’habiter nos luttes, nos scènes, nos refrains. Dans le silence d’un public qui brandit des cœurs colorés, dans les torches levées, il y avait quelque chose de sacré. Non pas religieux, mais profondément humain. La mémoire devient acte d’amour.


Ce que propose Ragouj, c’est une autre idée de l’art. Ni spectacle de divertissement, ni manifeste frontal. C’est un cri poétique, un appel à réhabiliter nos racines, nos mères, nos quartiers, nos douleurs — sans misérabilisme, sans folklore.

Dans un monde saturé d’images, où le bruit l’emporte souvent sur le sens, Bouchnak choisit le geste lent, dense, chargé d’âme. Il nous rappelle que raconter, quand c’est fait avec intégrité, peut être un acte de résistance. Une manière de ne pas céder.

Et cette magie ne naît pas d’une illusion. Elle naît d’une sincérité brute, d’un amour profond pour ce pays que l’on rêve plus digne, plus lumineux, plus vivant.

Ragouj, c’est  un théâtre qui guérit autant qu’il secoue. Un miroir que l’on tend à un peuple, non pour lui dire ce qu’il est, mais pour lui rappeler ce qu’il peut encore devenir.

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