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HOMMAGE A ILHEM MARZOUKI

  • HOMMAGE A ILHEM MARZOUKI
Par Sana ben Achour-
En ce 6 août 2021, date anniversaire de l’ATFD
HOMMAGE A ILHEM MARZOUKI
(04/12/1957 – 24/01/2008)
Brillante sociologue universitaire, femme d’engagement et figure de proue du mouvement féministe autonome tunisien, Ilhem MARZOUKI eut, hélas, une vie trop brève [04/12/1957-24/01/2008]. Emportée prématurément par la maladie, elle imprima pourtant durablement la vie intellectuelle, politique et culturelle tunisienne en ses divers pôles d’expression. Frêle et menue, l’air d’une adolescente avec sa coupe de cheveux à ras, elle dégageait une force tranquille que laissait transparaître son regard couleur miel, espiègle et perçant. S’il y a une formule qui la résume et définit sa trajectoire, c’est bien celle de « l’autonomie et de l’individualité ». Cela commença très tôt, semble- t-il. D’après le témoignage de sa mère, Najet CHELLI, professeure de littérature française, elle aurait manifesté ce désir de liberté déjà petite, lorsque, poussant délicatement sa jeune mère vers la porte de sortie de sa chambre d’enfant, elle lui intima l’ordre de ne plus y pénétrer. Non qu’elle fût solitaire, mais déjà intransigeante dans sa quête d’indépendance. Jeune, elle tira le plus grand profit des pérégrinations de son père, Chédly MARZOUKI, originaire de Nabeul, que ses fonctions de Receveur des finances faisaient séjourner tantôt au Kef, tantôt à Menzel Bourguiba, tantôt Bizerte ou à Mateur et, pour finir, à Tunis. Elle en tira le goût de l’observation et la propension à l’étonnement, qu’elle cultiva davantage en suivant, après son bac, en section « Lettres », au Lycée de la rue de Marseille (1977), des études de sociologie, à la Faculté des Lettres et des sciences humaines de Tunis.
Durant ces années d’études et d’enseignement (1977-1993), la faculté des lettres, comme toute l’Université tunisienne, était en pleine crise « identitaire », après le recentrage «décolonial» des pionniers autour des thématiques de la modernité et du changement social (A. Zghal, F. Stambouli, kh. Zamiti, L. Ben Salem, D. Mahfoudh, R. Boukraa, S. Hamzaoui). Ilhem prit alors une voie singulière, travaillant, sous l’influence des nouvelles théories de la sociologie de l’action et des mouvements sociaux d’Alain Touraine et sous l’orientation bienveillante de Ridha Boukrâa, sur des objets sociologiques inédits, « subversifs », illustrant par là sa capacité à allier engagement et réflexion. 1982 : « Le travail des enfants » ; 1986 : « Pour une étude du changement social dans les tribus berbères. Présupposés théoriques » ; 1986 : « Féminisme et politique : Le mouvement des femmes en Tunisie du début du siècle à nos jours (thèse) » ; 1988 : « Conséquences physiques et psychologiques du travail d’employée de maison » ; 1988 : « Le voile des colonisées» ; 1989 : « Les facteurs socioculturels de l’inégalité successorale ; 1990 : « Les méthodes traditionnelles d’entraide » ; 1993 : « Le mouvement des femmes en Tunisie au XXème siècle » ; 1993 : « De l’individu à l’acteur social ».
Son double investissement pour la cause des femmes, lui valut, comme à ses aînées, Lilia Ben Salem et Dorra Mahfoudh, de grandes inimitiés universitaires machistes. Dès lors, son cursus prit un nouveau cours. Quittant sa faculté d’origine – que le conservatisme gagnait en partie-, elle rejoignit la Faculté des Sciences Juridiques politiques et sociales en 1992, devenu le foyer d’un repositionnement des savoirs, entre l’universel des sciences sociales et le spécifique des cultures. Elle y assura jusqu’à épuisement les cours d’introduction à la sociologie (1ère année), l’histoire des idées politiques (2ème année), les droits de l’homme (3ème année), les sciences politiques (Mastère) la sociologie rurale (Mastère). Poussant les frontières de l’interdisciplinarité, elle aborda, avec ses étudiant-e-s qu’elle réussit à captiver, des questions aussi ardues que les sociologies holistes et individualistes, la notion de démocratie dans ses dimensions historique et analytique, le naturalisme et le volontarisme juridiques, la production du droit comme mode de légitimation, la sociologie politique de l’individu et les processus d’individualisation, l’impact de la mondialisation sur les sociétés rurales du Sud. Elle gravit tous les grades, passant du statut de maître-assistante (1992), à celui de maître de conférences après habilitation de ses travaux de recherche (2001), puis au grade de professeure d’université (2007). Sa foisonnante production scientifique dénote d’une constante et rigoureuse soif de savoir et d’explorations sociologiques. Son rayonnement scientifique la fit intervenir auprès d’instituts de recherches de renom mondial : à l’École des hautes études en Sciences Sociales au Centre d’Analyse et d’Intervention sociologique – Paris (CADIS) à l’invitation de Michel Wieviorka (2000), à l’IEP-Lyon à l’invitation de Philippe Corcuff (2002), à l’IEP-Paris à l’Invitation de Gilles Kepel (2003).
Fait remarquable, Ilhem réussit très tôt, la convergence entre son investissement intellectuel pour le savoir sociologique et son engagement militant pour la cause des femmes. A 20 ans, dans un contexte de contestations politiques et sociales provoquant les premières fissurations d’un régime monolithique – (réforme constitutionnelle de 1976, visa accordé à la LTDH (7 mai 1977), agitations syndicales, émergence du Mouvement des Démocrates socialistes (MDS. 12 avril 1977), publication de l’hebdomadaire « Er-Ray » (29 décembre 1977)-, elle fonda, avec quatre de ses camarades, le Club de sociologie. Il devint le lieu de rassemblement et d’échanges de la nouvelle génération de sociologues : M. Alouche, Abdessalem Mahmoud, Khedija Chérif, Mohamed Kerrou, etc.). Il se transforma avec le temps en association Tunisienne de sociologie, présidée aujourd’hui par le socio-anthropologue Imed Melliti. Une année après, en octobre 1978, alors que le pays sortait meurtri de l’épreuve du 26 janvier 1978, elle impulsa, dans la Médina de Tunis, le Club d’Etudes de la condition des femmes à l’espace culturel Tahar El Haddad, que dirigeait la charismatique et pétulante femme de lettres, Jélila Hafsia.
Né sous le mot d’ordre « NOUS PAR NOUS-MEME », le club constitua le premier noyau du mouvement autonome des femmes, auquel Ilhem participa activement à toutes les étapes de sa trajectoire et dans ses multiples configurations. D’abord, au sein de la Commission d’Etudes de la condition des femmes au travail (8 mars 1982), qui exprima l’extension du mouvement au monde du travail et ouvrier. Portée spécialement par des femmes syndicalistes de l’enseignement supérieur (Dorra Mahfoudh, Souad Triki, Hafidha Chékir, et bien d’autres encore), la Commission reçut l’aval de l’U.G.T. fut intégrée au niveau du Bureau des Etudes de l’Union. Elle joua un rôle crucial dans la formation du Groupe informel des femmes démocrates (1982-1984). Né suite à l’appel de l’Union des femmes palestiniennes pour le soutien de la cause palestinienne et contre le massacre de Sabra et Chatila au Liban, le groupe amorça une autre ouverture du mouvement des femmes vers l’espace public et la contestation politique. Ilhem y laissa ses marques à travers l’organisation des manifestations et la production des textes du groupe. En 1985, elle rejoignit la Commission femme de la Ligue Tunisienne de défense des droits des femmes (L.T.D.H.) animée par Khédija Chérif, faisant ainsi la jonction entre le combat pour les droits humains et le combat pour la non-discrimination à l’égard des femmes. L’expérience de la revue NISSA, mensuel culturel et d’information générale (n° 1 avril 1985 – n°8, mars 1987), dont elle fut fondatrice et rédactrice occasionnelle, fut un autre moment «d’un dire des femmes sur elles-mêmes et sur le monde. Enfin, l’édification de l’Association Tunisienne des Femmes Démocrates (A.T.F.D.), le 6 août 1989, fut à sa manière un épisode crucial de l’histoire du mouvement. Prenant une trajectoire résolument institutionnelle, le mouvement tout en se « déchirant » sur les formes d’expression du féminisme, s’est vu renforcé par la création simultanée de l’Association tunisienne des femmes pour la recherche et le développement (AFTUR). Ilhem y occupa, tour à tour, le poste de vice-présidente du bureau fondateur de l’A.F.T.U.R.D (alors branche de l’Association Africaine pour la Recherche sur le Développement (A.F.A.R.D., Dakar) et membre du bureau de l’A.T.F.D. (5ème mandat (2001-2004).
Ilhem mena d’autres combats. Son combat syndicaliste fut le dernier. Celui qui suivit, fut livré stoïquement contre la maladie. Avec la détermination qui la caractérisait, elle entreprit d’implanter un syndicat de base, dans sa faculté de rattachement. Ce fut, là, avec ses camarades, qu’elle mena la lutte pour l’indépendance et l’autonomie de la représentation syndicale des enseignant-e-s et, au-delà pour l’autonomie et l’indépendance de la centrale syndicale (2001-2003) et qu’elle conduisit, dans son sillage, la grève administrative de 2005. Son communiqué de presse « Lorsque l’infraction aux règles devient la règle » (30/10/2001) fit date. A vrai dire, la punition collective des grévistes par la ponction ou la privation de leur salaire eut paradoxalement pour résultat de souder un corps qui n’avait peut-être pas-assez conscience de son unité et de sa solidarité.
En résumé, l’apport de Ilhem Marzouki à la réflexion et à l’action est fondamental sur trois axes au moins. Sa réflexion sur l’individu, les processus d’individuation et les élites, qu’elle développa dans ses articles, ouvrages et production scientifique est d’une actualité brûlante dans un monde saturé d’assignations identitaires et de replis communautaristes et culturalistes. Il suffit d’en rappeler quelques titres : 1999 : « Intellectuels ou recrues ? » ; « 2001 : « Où sont les générations intellectuelles tunisiennes ? » ; 2002 : «S’il suffisait d’une élite !» ; 2005 : « L’individu au mépris du citoyen » ; 2007 : « La tour d’ivoire, rempart de l’autonomie individuelle ». L’étude des mouvements sociaux à travers l’analyse innovante et percutante du mouvement des femmes et des féminismes en Tunisie, leurs conditions d’émergence, leurs enjeux et leurs impacts sur la société, restera liée à jamais à son nom. Son ouvrage Le mouvement des femmes en Tunisie au XXe siècle (1993) (traduit à l’Arabe), comme son ouvrage critique sur l’expérience concrète des associations féministes « Femmes d’ordre ou désordre de femmes » (1999), sont une référence incontournable pour toute personne voulant se pencher sur les mouvements de femmes dans les pays de la région maghrébine et arabe. Au plan de l’action féministe pour l’égalité, la démocratie, les libertés, Ilhem apportera sa réflexion inspirante sur la modernité, la laïcité, l’universalité et l’engagement : 1995 : « La modernité, pour ou contre les femmes ? » ; 1995 : La place des femmes. Les enjeux de l’identité et de l’égalité au regard des sciences sociales » ; 2002 : « Le jeu de bascule de l’identité » ; 2004 : « La subjectivité fait-elle le sujet féminin? Une lecture sociologique de l’expérience tunisienne » ; 2004, « Les femmes entre violences et stratégies de liberté ». A ces publications scientifiques, il faut ajouter ses tribunes d’opinion, incisives et mordantes qu’elle jetait comme autant de pavés dans la mare sous forme d’articles de journaux, de conférences publiques ou de recherches action.
Il y aurait encore beaucoup à dire sur Ilhem, cette intellectuelle pure et cette femme à l’engagement sans faille. Mais les mots manquent douloureusement à chaque fois pour dire l’intime…l’amie irremplaçable qu’elle a été pour la rédactrice de ces quelques lignes.

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