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Pourquoi les applications de filtre de photo engendrent-elles des mal-êtres terribles ?

  • Pourquoi les applications de filtre de photo engendrent-elles des mal-êtres terribles ?

Un grain de peau unifié, des sourcils structurés, des cils étoffés, une bouche boudeuse. Nez affiné et pommettes saillantes en option. Tels sont les critères du selfie moderne. Jusque-là, aucune intervention de chirurgie esthétique n’était nécessaire. Sur Instagram, la magie opère en effet grâce à l’utilisation de filtres, disponibles en quelques clics, appelés « Beauty », « Top Model Look », « Natural » ou encore « Freckles ».
Une certaine culture retouche, s’est imposée sur les réseaux. Une image déformée de soi-même qui n’est pas sans risque
Dans un article paru en 2018 dans la revue JAMA Facial Plastic Surgery consacrée à la chirurgie plastique, un groupe de chercheuses de l’université de Boston les accusaient de favoriser la dysmorphophobie, soit un trouble classé dans le spectre obsessionnel compulsif – les personnes atteintes perçoivent comme difformes certaines parties de leur corps – qui toucherait 2 % de la population mondiale, selon une étude médicale publiée par la Bibliothèque américaine de médecine en 2018. Surtout des jeunes, en perpétuelle quête de « like » et de validations.
Habitués à altérer leur apparence en un instant grâce à des applis parfois préinstallées dans leur smartphone, ils peineraient à supporter leur image « dans la vraie vie »
Grâce aux filtres, tout un chacun est en mesure de proposer une version « améliorée » de sa personne. Aujourd’hui, on veut être une « meilleure » version de nous-même.
La dysmorphophobie – la peur d’avoir le moindre défaut -, c’est pareil. C’est une pathologie mentale qui a toujours existé. Mais la question se pose de savoir à quel point les applications comme Snapchat, Instagram ou bien Facebook propagent cette pathologie, cette crainte de l’imperfection.
Ces applications proposent simplement une version américanisée, lisse, très californienne du monde: une forme de clonage, en somme. Et c’est cela qui peut engendrer des mal-êtres terribles. Si on ne correspond pas aux codes imposés par les filtres, on peu avoir l’impression qu’ils nous « corrigent » à juste titre, car quelque chose ne va pas. Ce qui peut conduire au désir de se faire opérer. Les filtres nous met face à nos défauts et nous renvoie l’idée qu’on est soit trop âgé, trop rond, pas assez bronzé: on se sent mal d’être hors-norme, de sortir des carcans. C’est une focalisation délirante et narcissique sur une partie de soi.
Normalement les belles photographies sont celles qui racontent des histoires, celles qui saisissent un moment unique ou un trait singulier du modèle. Or ces images filtrées, lissées, aseptisées ne racontent plus d’histoires, si ce n’est une version fade de ce que nous souhaitons montrer au reste du monde.

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