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Mostra de Venise : Kaouther Ben Hania impressionne

  • Mostra de Venise : Kaouther Ben Hania impressionne

Dans une interview accordée au journal RFI , la réalisatrice tunisienne Kaouther Ben Henia a déclaré que la première graine du film « L’homme qui a vendu sa peau (The Man Who Sold His Skin) », a été plantée par une exposition au Louvre en 2012 consacrée à l’artiste belge Wim Delvoye. Le film commence en Syrie et finit dans la folie de l’art contemporain. Entretien avec Kaouther Ben Hania après la première mondiale dans la sélection officielle de la prestigieuse Mostra de Venise.
L’homme qui a vendu sa peau… Ce sont les horreurs en Syrie ou les scandales de l’art contemporain qui ont déclenché chez vous l’envie de faire ce film ?
Kaouther Ben Hania : Les deux. C’est un film où il y a une rencontre singulière entre le monde des réfugiés, ce monde de survie, de recherche de protection, et le monde de l’art contemporain, un monde de création, de luxe, de beaucoup d’argent qui se brasse, un monde hyper élitiste. C’est cette rencontre-là que j’avais envie de raconter.
Le point de départ de l’histoire est une déclaration d’amour et de liberté dans un train. Dénoncé, Sam est jeté dans les geôles syriennes. Est-ce un film sur l’emprisonnement – aussi dans un sens figuratif – et la quête de liberté ?
Oui, le thème caché du film est la liberté. En Syrie, le premier déclencheur des événements était une puissante quête de liberté. Pareil pour le personnage principal du film. Sam est extrêmement libre dans sa tête. Il a envie de vivre, de croquer la vie à pleines dents, de crier son amour sur tous les toits. Il a envie de liberté. Mais cette beauté de liberté intérieure est tout de suite punie. Il se retrouve réfugié et a envie de reconquérir cette liberté. Il veut voyager, donc il se retrouve obligé de conclure un pacte faustien avec un artiste contemporain pour pouvoir voyager, obtenir un visa. Ainsi, il entre dans l’univers du monde contemporain par une porte complètement improbable.
Il y a de plus en plus de frontières. Voyager signifie pour beaucoup de gens devenir une marchandise pour pouvoir voyager librement. Vous faîtes même un parallèle avec un élevage intensif de poussins.
Il y a cette idée qui traverse tout le film : comment être dans le système ? De nos jours, personne ne peut survivre en dehors du système. On pourrait, mais à ce moment-là, il faudrait disparaître. Il y a cette idée que tout le monde doit avoir un compte bancaire, une carte de crédit, des bonus ou un abonnement Netflix pour être dans le système, pour être référencé, avoir une adresse. On ne peut pas vivre en dehors du système sans être tracé par le biais tous nos mouvements sur internet. Donc, il y a cette idée d’élevage de masse. On a tous les mêmes réflexes, les mêmes codes…
Dans le film, mon protagoniste dit assez tôt : « J’en ai marre de faire le coq. Je veux être comme ces poussins. Je veux faire partie du système. Acceptez-moi, s’il vous plaît ». C’est le désir du réfugié, puisqu’il est apatride, en dehors du système. Il veut être accepté, coûte que coûte. Donc, il accepte de se faire tatouer le dos pour se faire accepter par le système. Sauf que c’est un système qui le méprise. Il ne retrouve pas sa vraie liberté. Comment être libre par rapport au système qui nous gouverne tous ?
Sam, qui va vendre sa peau, n’a pas un corps comme tout le monde. Comment avez-vous trouvé cet acteur fantastique qui va à merveille avec votre personnage ?
J’ai passé beaucoup de temps pour faire des castings avec des comédiens syriens qui sont extraordinaires. Quand j’ai rencontré Yahya Mahayni, qui joue le rôle de Sam Ali, j’ai tout de suite vu qu’il avait une palette extraordinaire de jeu. Tout le film repose sur son dos, sans jeu de mots. J’avais besoin d’un Syrien qui peut incarner ce rôle et parler syrien. Tout ce qu’il a donné pour le film était d’une générosité hors pair.
En comparaison avec vos films précédents, comme La Belle et la Meute ou Le Challat de Tunis, l’image de L’homme qui a vendu sa peau est très léchée. Est-ce un résultat de votre rencontre avec l’art contemporain ?
À la base, j’avais envie de faire un film comme un conte contemporain. Pour cela, il y a un aspect détaché de la réalité dans le style du film. Avec mon chef opérateur, on a beaucoup travaillé sur cela. On ne voulait pas faire un film social, quasi documentaire. Je voulais le côté fable, le côté conte. Le film est aussi une histoire d’amour. Un film de voyage où l’on traverse des contrées. Il y a à la fois quelque chose de très ancien et de très contemporain. Cette histoire de partir de chez soi pour rencontrer l’Autre, c’est l’histoire d’Ulysse, sa traversée, son retour, à la fin, vers Pénélope. Il y a tout ce côté épique que je voulais transmettre dans le style du film et le travail à l’image.
Votre film est ouvertement inspiré de l’œuvre du plasticien belge Wim Delvoye, Les cochons tatoués. Lui-même joue dans le film. On évoque souvent les limites de l’art contemporain. Où se trouvent aujourd’hui les limites du cinéma par rapport à la marchandisation des corps pour faire des créations ?
Pour moi, c’est une question d’ordre éthique, du moment que l’on raconte une histoire qui a du sens, qui est profonde, touchante… À quoi sert le cinéma ? Le temps d’un film, le cinéma sert à vivre à côté de sa vie, à s’identifier à un autre personnage et à vivre sa vie. À mon avis, cela rend empathique et intelligent. La stupidité est de ne pas se mettre à la place des autres.
Le pacte faustien dans le film, vendre sa peau pour obtenir un visa pour l’Europe, et d’autre part, vouloir disposer du corps d’un autre, ce n’est pas nouveau. Par exemple, il y avait les zoos humains. Avec le numérique, les biotechnologies, est-on entré dans une nouvelle dimension ?
Aujourd’hui, on essaie d’entrer dans le corps. On ne se contente plus des découvertes biologiques. On est dans la biotechnique. On veut augmenter l’humain. Sans dévoiler la fin du film, oui, il y a une réflexion sur cela.
Vos films précédents ont été souvent liés à votre pays d’origine, la Tunisie. L’homme qui a vendu sa peau se déroule en Syrie et en Belgique. Y a-t-il une volonté d’échapper à l’étiquette « cinéaste tunisienne » ? Je m’abonne
Je ne pense pas les choses comme cela. Je ne pense pas : je vais faire un film qui n’a rien à voir avec la Tunisie, comme cela je vais échapper au label « réalisatrice tunisienne ». Je fonctionne au coup de cœur. Il y a des sujets qui m’intéressent, me passionnent. Ensuite, j’écris l’histoire, la développe. Cela peut se dérouler dans un contexte tunisien, un contexte qui me passionne et que je connais très bien. Il se trouve que je suis aussi citoyenne du monde. J’habite entre Paris et Tunis, je voyage beaucoup. Donc, le monde, dans sa globalité, m’intéresse. Même quand je réfléchis à mes personnages tunisiens, je ne les pense pas en tant que Tunisiens. D’abord, je les pense en tant que personnages.
Mais, c’est vrai, par rapport aux attentes, cela perturbe, parce qu’on n’attend pas d’une réalisatrice du Sud, femme, arabe, de culture arabo-musulmane, etc., qu’elle se dise : je vais parler de l’art contemporain. C’est quelque chose que j’ai découvert a posteriori. Pour cela, ce film est très inattendu.
Depuis la crise du Covid-19, l’univers du cinéma appelle aussi à un changement nécessaire dans la société et dans le cinéma. Quel est pour vous le changement le plus important à faire dans l’univers du cinéma ?
Il faut sauver les salles de cinéma. Il ne faut pas les laisser tomber, parce que cela reste des lieux incroyables. Aujourd’hui, il y a une remise en question du rituel d’aller dans une salle de cinéma pour voir un film sur grand écran. Je pense que cela reste toujours quelque chose d’extrêmement jouissif et important.

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